University of Pittsburgh
Jorge Luis Borges Center at The University of Pittsburgh

Borges Studies Online

Julien Aldhuy
Borges et le géographe

 

« Alors je vis l’Aleph. […] je vis l’Aleph, sous tous les angles, je vis sur l’Aleph la terre, et sur la terre de nouveau l’Aleph et sur l’Aleph la terre, je vis mon visage et mes vicères, je vis ton visage, j’eus le vertige et je pleurai, car mes yeux avaient vu cet objet secret et conjectural, dont les hommes usurpent le nom, mais qu’aucun homme n’a regardé : l’inconcevable univers. »[2]

Cette courte contribution autour de l’œuvre de Jorge Luis Borges n’est pas un travail de philosophe ou de sémioticien mais de géographe. Pourquoi un géographe dans ces pages, plus habituées de littérature comparée où « d’épistémologie transversale »[3] ? Parce que la lecture de textes réputés non-scientifiques peut influencer les catégories de pensée de scientifiques dès lors qu’ils acceptent de s’ouvrir à d’autres disciplines ou à d’autres domaines de la connaissance humaine. Dans ces conditions, de la lecture de certains textes de Borges peutémerger une réflexion sur la discipline géographique.

Depuis 1966 et Des mots et des choses de Michel Foucault, l’œuvre de Jorge Luis Borges ne cesse de fasciner les spécialistes des sciences sociales, les géographes n’échappant pas à cette heureuse contagion. Le lieu de rencontre entre cette discipline et Borges est l’Aleph qui permet à certains géographes d'illustrer leur volonté d’une démarche panoptique[4] ou de montrer les limites du discours disciplinaire.

L’exemple le plus interrogateur se trouve dans l'ouvrage d'Edward Soja, Postmodern Geographies[5]. Dans ce livre polémique, le référence à l'Aleph permet de « comprendre » l'agglomération de Los Angeles « qui à la fois intègre intègre et désintègre ce qui l’a précédé »[6].La métaphore de l’Aleph, « lieu o ù se trouvent, sans se confondre, tous les lieux de l’univers, vus de tous les angles »[7], permet à ce géographe américain de "dire" la simultanéité de phénom ènes dont le langage logico-rationnel trop linéaire ne peut rendre compte.

Dans cette vision, l'Ici et l'Ailleurs ne sont plus dissociés, ils fusionnent dans un lieu, un espace unique, pluri-identitaire et multiscalaire. Cette approche, si évidemment heuristique, ne l'est pas forcément. Ici, c'est l'ubiquité de la condition humaine qui est remise en cause. A travers cette démarche, c'est la Modernité, projet des Lumi ères qui est ébranlée. Si l’utilisation de la métaphore de l’Aleph semble si acceptable à certains géographes aujourd'hui, c'est qu'elle s'inscrit dans les fondements du débat géographique contemporain.

Cette vision résolument postmoderne du monde place la géographie face à elle-même. Cette dernière s'est ouverte avec beaucoup de retards au débat communà toutes les sciences sociales : qu'est ce que la modernité ? Y-a-t-il une alternative possible ou nécessaire ? Quid de la postmodernité, de la surmodernité ou du « nouveau moyen âge » ?

Jetés dans ces débats sur la crise contemporaine de la modernité, les géographes n'ont de cesse de fonder en raison leur discipline. L'Aleph nous renvoieà ce niveau de préoccupation. « Accepter » l'Aleph, c'est admettre une référence littéraire métaphorique pour illustrer un niveau de réflexion que le discours logico-rationnel ne peut ou ne veut atteindre. Borges fourni ainsi « des mots pour le dire » qui se situent hors du cadre de discours scientifique traditionnel. C’est ce que Soja nous rappelle en quelques lignes : « le seul endroit sur terre o ù tous les lieux sont, un espace de simultanéité et de paradoxe sans limite, impossible àdécrire sans un langage extraordinaire »[8]. Nous avons peut- être ici une indication du glissement de la géographie dans son acception postmoderne dans le monde des jeux de langage, du discours et des métaphores. Refuser l'Aleph, c'est s'attacher coûte que coûteà une géographie moderne, certes instituée mais souvent impuissante face aux questions sociales de notre temps.

Pourtant, nous pouvons faire l'hypothèse que de ces positions antinomiques peuventémerger les conditions de l'éclosion de l’entre-deux nécessaire pour que la géographie s’ins ère dans « un savoir global…que l’on peut sans abus appeler nouveau « gnose », c’est à dire un savoir intégral, intégrant sur un plan d’égalité heuristique le « savoir rationnel » et le « savoir imaginaire »[9].

Bien sûr il serait simpliste de réduire les liens entre Borges et les géographes au seul Aleph. Borges, pour qui la géographie n’était pas moins importante que la psychologie[10], est une source pour bien d’autres domaines de la géographie : réflexion sur les échelles et la cartographie[11], vision d’un quartier[12] ou intérêt pour la structure hexagonale.

Borges tout au long de son œuvre, joue en recomposant le temps et l’espace qui d’après Anthony Giddens sont séparés et déterritorialis és depuis les Lumi ères[13]. Les géographes sont également inscrits dans une démarche qui compose l’espace et le temps : ils étudient des phénom ènes ici et maintenant. Pourtant, quand Borges, replace son récit dans le Buenos Aires des années vingt, c’est pour mieux nous berner, pour que nous le suivions sans réserve dans son récit. Les géographes, eux, aujourd’hui attachés à une démarche herméneutique, cherchent à expliquer des phénomènes à l’aide d’une méthodologie o ù l’objet de la recherche est un « construit » compos é d’espace et de temps. Là o ù l’un, virtuose du récit, joue avec nos représentations, nos catégories, les autres s’efforcent d’instituer une discipline sur les bases des postulats de la démarche cartésienne. Jorge Luis Borges à partir des m êmes bases ajoute de la complexité à son récit jusqu'à atteindre cet aboutissement que constitue l'Aleph. Pour les géographes, accepter cette métaphore, c'est prendre conscience des limites de la pens ée et de la démarche cartésienne et faire corps avec une vision de plus en plus complexe de nos sociétés. Nous interroger sur les liens entre Borges et les géographes nous renvoie aux fondements de cette discipline. L'Aleph, en particulier, métaphore et provocation, donne du sens aux interrogations et aux débats récents de la géographie contemporaine.


Julien Aldhuy, Doctorant en géographie et aménagement, UMR CNRS 5603 Société, Environnement, Territoire (SET), Université de Pau et des Pays de l’Adour.

 

Notes

[2] Borges Jorge Luis. Œuvres compl ètes. Paris: Gallimard, 1993. pp. 662-663. 

[3] http://www.borges.pitt.edu/french 

[4] Brunet Roger. « Le déchiffrement du monde ». Mondes nouveaux. Paris: Hachette-RECLUS, 1990. 

[5] Soja Edward. Postmodern geographies. The reassertion of space in critical social theory. Londres, New York: Verso, 1989. On peutégalement se reporter au livre plus récent, Thirdspace. Journeys to Los Ageles and other real-and-imagined places. Malden, Oxford: Blackwell Publishers, 1996.

[6] « …that both integrates and desintegrates what has gone before it. », Soja, 1989, p. 2.

[7] Borges, op. cit., p. 660. 

[8] « the only place on earth where all places are, a limitless space of simultaneity and paradox, impossible to describe in less than extraordinary language », Soja, 1989, p. 2. 

[9] Durand G. « Le Grand Changement ou l’après-Bachelard ». Cahiers de l’Imaginaire. n° 1, vol. 14, 1988. p. 5. 

[10] D’après la citation extraite des dialogues de J. L. Borges et O. Ferrari par I. Almeida dans « Conjeturas y mapas, Kant, Peirce, Borges y las geografías del pensamiento ». Variaciones Borges. n° 5, 1998. pp. 7-36. 

[11] On trouve des références au texte De la rigueur de la science chez Ferras R., « Niveaux géographiques, échelles spatiales », in Bailly A., Ferras R., Pumain D. dir. Encyclopédie de géographie. Paris: Economica, 1995. pp. 401-419 ; Grison L., « L’empire des cartes ». Mappemonde. 52 (4), 1998 ; Palsky G., « Borges, Caroll et la carte au 1/1 ». Cybergéo. n° 106, 1999 (http://193.55.107.3./cartogrf/texte1/jborges) ; Levy J., Le tournant géographique. Paris: Belin, 1999. 

[12] Voir Di Méo G., Géographie sociale et territoires. Paris: Nathan, 1998. p. 186. ; Lévy J., L’espace légitime. Paris: Presses de la FNSP, 1994. p. 300. 

[13] Giddens A., Les conséquences de la modernité. Paris: L’Harmattan, 1994.
         
 

© Borges Studies Online 11/05/00
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